2. L’épreuve du silence

Aux premiers éclats de la lueur matinale qui, depuis la fenêtre du couloir, se frayait un chemin par les fentes de la baie de la porte je m'extirpai de la chaude tanière qu'était mon lit - j'y avais déjà  trop longtemps séjourné! Tremblant de froid, je me précipitai en sautillant sur le sol gelé vers le coin de la pièce où reposaient mes habits sur un bout de falaise jaillissant en saillie du mur ; poli par le temps il s'était transformé en petite table sous l'effet des efforts successifs de tous ceux qui, par le passé, avaient vécu là avant moi. Ces vêtements-là se différenciaient complètement de ma tunique usuelle et du pantalon habituel qui me recouvrait les jambes à mi cheville, mais dans la pénombre il m’était difficile de bien les examiner ;  d’ailleurs le froid qui me mordait impitoyablement de partout m’obligea à me cacher bien vite dans mes vêtements pour échapper à ses dents glacées.

Je plongeai d’un bond dans le pantalon et revêtis prestement la longue veste en ouate épaisse, puis m’élançai vers la porte où je laissais habituellement mes sandales… mais à leur place, oh! surprise, je découvris de gros souliers de cuir comme ceux que portent en général les moines itinérants lors de leur cheminement sans fin, quand ils parcourent le pays de région en région, en quête permanente de conditions de vie nouvelles et insolites.

J’étais profondément perplexe. Cela ne m’empêcha pas de me chausser en un éclair de temps tout en explorant ma chambre du regard, à l’affût d’autres changements éventuels.

La plaque de pierre allongée saupoudrée de sable de rivière consciencieusement broyé sur laquelle j’apprenais à dessiner et à écrire les idéogrammes; le bout de vieille racine fossilisée bizarrement tordu en forme de gueule de dragon que j’avais déniché dans une vieille grotte effondrée au sommet de la montagne voisine ; et, avec son petit museau figé dans le rictus d’un sourire éternel, une salamandre bigarrée qui, selon les mots de mon maître, avait perdu son âme en dansant dans le feu… Chaque objet semblait être bien à sa place comme de coutume, mais quelque chose pourtant s’était modifié : l’énergie qui enveloppait mes trésors était devenue plus dense et crépitait légèrement. Quelque part, pas très loin, bouillonnait une tension inquiète et on aurait dit qu’une vibration d’alerte planait en s’épaississant. Mon imagination fut envahie de visions très vives de périls divers et variés qui remplissaient de plus en plus le monde autour de ma petite chambre.

 

Quel défilé kaléidoscopique de catastrophes imaginaires ! Je n‘avais pas assez de forces pour le contenir… Je préférai donc me précipiter dehors afin que la réalité stoppe cette avalanche de visions terrifiantes. Et tant pis pour les dangers - s’il en existait!

Une sombre matinée d’hiver fit souffler à ma rencontre son vent glacé qui me transperça. D’épais rideaux de nuages contournaient hâtivement la montagne sur le versant Sud de laquelle s'accrochait, sur une petite corniche en demi-cercle, notre monastère.

Des flots de brouillard blanc voguaient au-dessus de ma tête et sous mes pieds. Je balayai les alentours du regard et, ne rencontrant aucun des signes ni n’entendant aucun des sons habituellement annonciateurs de danger, je me sentis quelque peu rassuré. Le terre-plein qui précédait le sanctuaire, pourtant si familier, me parut complètement étranger - beaucoup plus étroit et accidenté.

 Sur ce, dans un intervalle d'accalmie, après qu’une énième rafale de vent m’ait sifflé dans les oreilles, des voix parvinrent à moi depuis le sanctuaire. Pourtant l’heure de la prosternation matinale devant les dieux était révolue et, à en juger la lumière blafarde qui perçait entre les nuages, on était encore bien loin de celle de la mi-journée… Intrigué par cette incompréhensible modification de l’ordonnancement régulier des journées, je me propulsai par là-bas.

J’entrai dans la salle en accomplissant la prosternation rituelle et en scrutant profondément la pénombre, je vis les frères et le doyen assis en cercle autour de deux corps enveloppés dans leurs vêtements funéraires. Dès qu’il m’aperçut, mon maître se leva très vite, s’approcha de moi, me prit par la main et me conduisit vers le fond de la salle derrière un paravent décoré de peintures.

Il me fit face et, levant la main à hauteur de mon visage, il traça de son majeur enroulé autour de l’index trois cercles autour de ma bouche et fit ensuite de même autour d’un oeil puis de l’autre.

"Maintenant tu n’es plus personne et ce qui te cherche ne trouvera personne ici. Tu pourras entendre tout ce que je dis, mais pour n'importe qui d'autre, tu auras disparu. Nul ne pourra te découvrir, ni en palpant ton espace énergétique, ni en allant à la recherche de ta conscience, tant que ta personne est effacée par ce rituel."

Puis, d'une manière à peine audible, il commença à chantonner une drôle de petite chanson enfantine à propos d’un garçon qui interroge un petit singe, un porcelet et un coq pour savoir comment retrouver sa maman.

Je fredonnais cette chansonnette sous ma barbe quand je travaillais aux champs chez mes parents adoptifs ou quand je dessinais les symboles et écrivais les idéogrammes que m’expliquait mon maître.

" Cette mélodie tournera constamment dans ta tête à chaque fois que tu rencontreras des difficultés ou des épreuves. Le mélange de ses images avec tes pensées formera une invraisemblable bouillie, qui brouillera toute tentative extérieure de lire dans tes pensées ou tes intentions.

 A présent tu as réalisé, je pense, que l’espace qui t’entoure regorge de petits ballons multicolores… De quoi t’occuper pendant les moments où tu  devras ne t’occuper de rien ! Essaye de sauter d’un ballon à l’autre et tu verras que les différentes parties de toi rien vont se teinter de couleurs semblables à celles du ballon que tu auras touché.

Comprendre cela, puis essayer de reconstituer avec ces fragments colorés ton corps, ou plutôt la forme qui te constitue - telle est la tâche qui t’incombe. Au travail! ".

Sa voix s’éteignit. A sa place résonna  très fort, gaiement et  avec entrain, le début de la chansonnette qui jadis ne me lâchait pas et qui maintenant avait acquis le droit d’occuper en moi, sans façon, tout l’espace qu’elle voulait.

 Je promenai les yeux tout autour de moi et découvris avec étonnement que l’air orange clair, dense et agréablement chaud était rempli de milliers de petits ballons chatoyant d'une variété de couleurs. Comme autant de bulles de savon, ils flottaient tout autour, lentement, paresseusement et sans but.

 Je m’étirai vers le ballon le plus proche, mais j’arrêtai aussitôt mon élan : avec quoi au juste étais-je en train de m’étirer vers lui ? Je voulais comprendre… Je me mis à tournoyer en regardant en haut, en bas, en arrière, sur les côtés… mais je n’étais nulle part !

J’étais complètement désorienté dans ce monde étrange… Je me mis à toucher les bulles scintillantes qui passaient en flottant devant moi. Il ne se produisit rien du tout et, à vrai dire, je ne m’attendais à rien de particulier. Simplement, il m’était agréable de jouer avec cette incroyable variété d’arcs-en-ciel condensés - de les effleurer, de les entourer, de les comprimer- tout en braillant avec insouciance la chansonnette qui, à n’en plus finir, tournait en moi.

Petit à petit, une forme étrange se dessina. D’une fois sur l’autre, elle se manifestait avec des tentacules différentes. Complètement captivé, pris par l’enchantement de mon jeu enivrant avec ces " flottillantes" ( c'est ainsi qu'elles s'étaient présentées à moi!), je n’avais pas accordé la moindre importance à la réapparition des apparences de moi-rien.

A la fin, l’idée me vint de me rouler en boule, pour prendre moi aussi la forme d’une " flottillante" et voguer au gré du mouvement général en me dissolvant dans la béatitude qui me gagnait. Même la petite chanson s’était visiblement épuisée, échouant à capter mon attention… elle se calma et alla se coucher, se replier en chien de fusil quelque part là-bas très loin, dans un petit coin bien secret de ma conscience.  Un monde  de silence et de torpeur s‘installa, un monde où il n’était plus nécessaire de faire quoi que ce soit, ni de se presser quelque part, un monde de paix rempli du bonheur de sa propre plénitude mêlée à la plénitude générale.

 

Une éternité s’écoula, peut-être même plus, lorsque soudain la voix de mon maître résonna à mes oreilles : « Je crois que la tempête qui avait pour mission de te supprimer a passé son chemin ! Tu peux sortir de ta cachette, allons manger !". Il poursuivit son explication, une fois notre repas achevé, pendant que nous buvions une décoction bien chaude de je ne sais quelles racines odorantes.

" Bon hé bien voilà! Tu viens de passer le rite d’initiation au Tao. Nombreux sont ceux qui désirent devenir taoïstes et voudraient bien pénétrer les mystères de la connaissance et de la magie dont nous disposons. Ils font le tour de centaines de sanctuaires, ils copient la conduite des moines, ils étudient quantité de traités anciens. Vus de l’extérieur, ils sont impossibles à différencier de ceux qui cheminent authentiquement dans la Voie véritable. En réalité, il leur manque le plus important - ils n’ont jamais été dans l’esprit du Tao, dans le monde du non faire, celui précisément où tu as passé ta journée d’aujourd’hui.

Le Tao t’as pris dans son cœur, il a partagé avec toi sa chaleur et sa lumière.

A présent, il sera toujours avec toi.

Lorsque des questions surgiront dans ta vie - tu trouveras là-bas toutes les réponses.

Lorsque tu seras assailli de problèmes épineux - tu recevras là-bas les conseils pour les résoudre.

Lorsque tu ressentiras le besoin de te perfectionner - tu obtiendras là-bas les connaissances nécessaires.

Les esprits mauvais des montagnes ont senti la force de ta nature en train de s’éveiller, et tant que tu n’auras pas épanoui tes capacités, tant que tu n’auras pas encore véritablement acquis la connaissance de ta prédestination, ils essaieront de te supprimer.

Cette année sera décisive pour ton destin et celui de notre sanctuaire.

Si nous réussissons à te préserver, si nous avons le temps de te donner ce minimum de connaissances qui te permettra d‘échapper à la mort, si tu es capable de résister au poids incroyablement lourd de cet enseignement prévu pour durer dix ans - et toi tu n’auras qu’une année pour l’assimiler - alors nous pourrons dire que nous avons remporté une victoire d’une importance capitale.

Mais que l’un au moins de ces maillons ne résiste pas, que nous ne réussissions pas à réaliser ne serait-ce qu’une partie de ce programme - et notre sanctuaire, avec toute la connaissance sacrée dont nous sommes dépositaires et gardiens, sera effacé de la face de la Terre et rayé de la liste des serviteurs du Tao."

 

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